POURQUOI IL FAUT S'OPPOSER A LA TAXE CARBONE
Liêm
Hoang-Ngoc est maître de
conférences en économie à l'Université de Paris I. Il nous a adressé cette
tribune, également publiée dans l'hebdomadaire Politis, dans laquelle il estime
qu'au-delà de la taxe carbone, «une
véritable politique énergétique alternative suppose de mettre un terme à la
privatisation du secteur de l'énergie».

Popularisée
par le Grenelle de l'environnement, la taxe carbone serait parée de toutes les
vertus. Elle conduirait à modifier les comportements en matière énergétique,
tout en engendrant de nouvelles recettes fiscales permettant de compenser le
manque à gagner lié à la réforme annoncée de la taxe professionnelle. A ces
égards, l'analyse économique dominante serait elle-même plus réservée.
La
taxe sur les produits polluants est l'un des trois instruments envisagés par la
théorie néoclassique pour traiter la pollution en tant «qu'externalité». Son
inventeur n'est personne d'autre qu'Arthur Cécil Pigou, le professeur de Keynes,
qui deviendra ensuite son ennemi théorique. L'objectif de la taxe est alors de
provoquer une hausse du prix relatif des consommations polluantes (par exemple
les énergies fossiles), pour inciter les agents économiques à leur substituer
l'achat de biens non polluants. Elle ne peut donc, si elle atteint son but, être
un impôt source de recettes stables (par exemple pour remplacer partiellement la
taxe professionnelle).
La
fixation d'un taux de pollution limite (par exemple limitation des gaz à effets
de serre) est le deuxième moyen envisagé par la théorie économique orthodoxe.
Elle conduit les entreprises à réduire leur production et donc leurs profits, et
pousse celles qui le peuvent (lorsqu'elles sont en situation de concurrence
oligopolistique) à relever leurs prix pour préserver leurs
marges.
Dans
les deux cas, le traitement des externalités peut être la source d'effets
redistributifs et macroéconomiques indésirables. Son succès est avant tout
conditionné par l'existence même d'énergies alternatives aux énergies fossiles.
En l'absence d'une telle possibilité de choix alternatifs (conditionnée par la
réorientation de la politique énergétique), les mesures recommandées aboutissent
à taxer les ménages ruraux modestes qui se déplacent en automobile et se
chauffent au fuel, ou pour ceux dont l'utilité marginale du revenu est faible, à
prôner une décroissance conviviale vers l'âge de pierre. Une taxe de 32 euros la
tonne de C02 émise (recommandée par Michel Rocard) accroîtrait le prix de
l'essence de 7 centimes et du gas-oil de 8 centimes. Elle amputerait de 300
euros le pouvoir d'achat des ménages modestes. Envisagée par le Premier ministre
à 14 euros la tonne, elle réduirait donc leur revenu de 131 euros. On peut
toujours compenser cette perte de revenus par une redistribution de la somme
prélevée (8 milliards dans le scénario Rocard, 3 milliards dans le scénario
Fillon), mais l'effet recherché sur les comportements sera dans ce cas
probablement nul et le solde restant pour réorienter la politique énergétique
sera dérisoire. La TIPP, taxe sur les volumes, est une variante de
Il est
un troisième moyen envisagé par la théorie économique orthodoxe elle-même, mais
dont on parle moins en Europe (pour cause de respect de «la concurrence libre et
non faussée» - sic !). Il s'agit de la subvention aux entreprises, aux fins
d'assurer la transition vers l'investissement dans des technologies non
polluantes. Concrètement, cela signifierait que la puissance publique aide ou
recapitalise à cet effet EDF, GDF et AREVA, qu'elle planifie leurs
investissements en direction d'énergies renouvelables et diversifiées, adaptées
à chaque zone géographique, qu'elle réoriente la politique des transports, et
qu'elle organise le financement de tels projets par le biais d'un impôt juste et
d'un pôle public financier conséquent.
Ce
scénario est d'autant plus pertinent que la production et la distribution des
énergies renouvelables relève du cas d'activités de réseaux, entrant dans le
champ de ce que la théorie nomme les biens collectifs. Ces derniers ne peuvent
émerger spontanément sur le marché parce que leurs coûts fixes (liés à la mise
en place et à l'entretien des réseaux) sont excessifs et sont susceptibles de
compromettre les perspectives de profit. C'est pourquoi les entreprises
privatisées du secteur de l'énergie, détenues par des actionnaires recherchant
naturellement la rentabilité, ont tant de mal à développer la filière des
énergies renouvelables. Déjà que ces ex-champions nationaux jugent excessif
l'effort nécessaire pour enterrer le réseau des fils électriques face aux
risques de tempête... Elles préfèrent indéniablement se financiariser sous
couvert d'opaques «engagements à l'international».
Nœud
d'un modèle de développement durable, une véritable politique énergétique
alternative suppose donc de mettre un terme la privatisation du secteur de
l'énergie, au dépeçage d'EDF et de GDF, d'entrer dans le capital des banques
recapitalisées et de changer de politique fiscale. En attendant, la CCE n'est
rien d'autre qu'une usine à gaz, ou plutôt un moyen de communication de plus,
utilisé à souhait par le pouvoir régnant pour diviser ses
opposants.
si on
borne son ambition à ce qu'on croit possible, on n'avance jamais d'un
pouce

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